En 2022, Kira entre au lycée à treize ans. Ce sont ses parents
qui choisissent pour elle l’École militaire Souvorov de Moscou.
À leurs yeux, le programme règle deux problèmes d’un coup : une
scolarité solide et un entraînement des capacités suffisamment
encadré pour éviter les expériences improvisées à la maison.
Leur fille n’est pas consultée très longtemps sur la question.
Par principe, elle boude un peu, puis reconnaît que les cours
physiques et l’accès à du matériel adapté rendent l’idée
supportable.
La première année se passe mieux qu’elle ne l’aurait admis en
arrivant. Plus jeune et parfois moins imposante que ses
camarades, elle court bien, encaisse correctement et progresse
vite. Les parcours d’obstacles sont particulièrement utiles :
chaque mouvement alimente Inertia sans qu’elle ait besoin
d’attendre de recevoir un coup. Le plus difficile reste le
dosage. Une impulsion trop forte suffit à rater une cible. Une
frappe chargée sans bon appui la déséquilibre autant que son
adversaire.
Les visites médicales imposées aux cadets révèlent aussi une
conséquence moins visible de son pouvoir. Inertia amortit les
chocs sans faire disparaître toutes les contraintes subies par son
squelette. Les médecins repèrent régulièrement de petites
microfissures dans ses jambes, ses avant-bras, ses mains et parfois
ses côtes. Les zones peu exposées aux impacts ne présentent pas la
même adaptation. Avec du repos et un entraînement progressif,
elles se
consolident et entraînent un remodelage osseux inhabituellement
important. Au cours de sa deuxième année, ses os sont devenus
assez denses pour mieux supporter les impacts et les accélérations
qu’elle leur impose. Cela ne la protège pas d’une véritable
fracture, mais son corps encaisse désormais des contraintes qui
auraient déjà blessé la plupart de ses camarades.
La discipline, en revanche, lui donne parfois envie de lever les
yeux au ciel. Kira exécute les ordres utiles et rend son travail
à l’heure. Impossible, en revanche, de l’empêcher de commenter
ceux qui sont aboyés avec un peu trop de mise en scène. Ses
remarques lui valent des regards noirs, quelques corvées sans
importance et les rires mal cachés des autres cadets. Jamais
d’avertissement officiel. La plupart du temps, elle sait
jusqu’où aller.
Il y a pourtant un garçon avec lequel rien ne passe. Même
promotion, même goût pour la confrontation, mais pas grand-chose
d’autre en commun. Sa famille connaît plusieurs cadres du lycée
et il le rappelle dès qu’une règle risque de s’appliquer à lui.
Kira le trouve arrogant. Lui supporte mal qu’une élève plus
jeune lui réponde sans baisser les yeux. Leur premier échange
désagréable devient une habitude, puis une rivalité que toute la
promotion finit par connaître.
Les instructeurs les mettent souvent face à face. Mauvaise idée
pour l’ambiance, excellente pour leurs résultats. Lui prend
l’avantage lorsqu’il frappe vite. Kira devient plus dangereuse à
mesure que l’exercice dure. Aucun ne gagne assez souvent pour
clore le débat, ce qui les agace probablement autant l’un que
l’autre. Ils se provoquent, s’insultent à demi-mot et repartent
chacun de leur côté une fois l’entraînement terminé. Jusqu’en
2024, cela ne dépasse jamais ce cadre.
Pendant sa deuxième année, son utilisation d’Inertia devient
moins brutale et beaucoup plus précise. Elle apprend à maintenir
un faible débit dans ses jambes pendant plusieurs secondes, puis
à l’augmenter brusquement lorsqu’elle doit bondir ou esquiver. Le
déplacement lui rend un peu d’énergie, mais jamais assez pour
rembourser ce qu’elle vient de dépenser. Finies également les
réserves vidées tout entières dans le premier coup venu. Elle en
conserve pour une accélération, une esquive ou une seconde frappe
et commence à charger du matériel sous la surveillance d’un
instructeur. Elle n’est pas la meilleure cadette du lycée. En
combat prolongé, toutefois, elle fait partie de celles qu’on
préfère éviter : chaque choc physique lui fournit précisément ce
dont elle a besoin pour continuer.
Au printemps 2024, son dossier est toujours vierge. Les
appréciations mentionnent son sarcasme, bien sûr, mais aussi son
sérieux pendant les exercices et sa capacité à garder la tête
froide. À ce moment-là, personne chez les Orlova n’imagine
qu’elle ne remettra jamais les pieds dans l’établissement après
l’été.