Kira quitte Moscou pendant l’été 2025 : quinze ans, deux valises
et une partie de sa famille maternelle prête à l’accueillir aux
États-Unis. Ses parents, eux, restent en Russie pour leur
travail. Sa nationalité américaine et son anglais courant
facilitent les papiers, pas forcément le reste. Les mots sont
là, mais elle connaît moins bien les références, les
plaisanteries ou cette façon beaucoup plus détendue de parler à
certains enseignants. Plusieurs mois après son arrivée, elle
compare encore les cours, les habitudes et les réactions à ce
qu’elle connaissait en Russie. Quant à son accent russe,
impossible de le manquer. Il ressort encore plus quand elle
fatigue, parle trop vite ou s’apprête à dire quelque chose de
franchement désagréable.
Sa troisième année commence dans un lycée américain tout à
fait ordinaire. Le renvoi figure dans son dossier, accompagné
des témoignages et de résultats scolaires qui empêchent au moins
de la réduire à l’incident. Pas question de mentir à ce sujet,
mais elle n’a aucune envie de le raconter à chaque nouvelle
rencontre. Pour la cicatrice, ses réponses changent selon la
personne : la vérité lorsqu’elle apprécie la question, une
histoire de loup ou de couteau de cuisine lorsqu’elle veut qu’on
la laisse tranquille.
Elle n’est pas rejetée par les autres élèves, mais peine à
transformer les conversations ordinaires en véritables liens. Sa
réserve passe parfois pour de la froideur, son sarcasme fonctionne
moins bien lorsqu’on connaît mal son ton et elle se fatigue vite de
devoir expliquer ce qui lui paraît évident. Quelques camarades
restent autour d’elle, sans qu’elle leur accorde immédiatement la
place qu’occupaient ses repères russes. Kira participe à la vie du
lycée quand elle le doit, mais conserve longtemps la sensation
d’être de passage plutôt que réellement installée.
Le rythme lui semble presque vide au départ. Plus de programme
militaire, beaucoup moins d’entraînements encadrés : si elle
veut progresser, elle doit s’en charger elle-même. Alors elle
court, alterne les renforcements continus et les libérations
soudaines sur des terrains déserts, puis recommence à charger des
objets et des points précis du sol avec des quantités
volontairement faibles. Le ballon de
handball ne lui a pas donné
peur de son pouvoir. Il lui a appris quelque chose de moins
confortable : avoir raison de se défendre n’empêche pas de mal
mesurer les conséquences.
Avec ses parents, la distance demande un nouvel emploi du temps.
Ils s’appellent souvent, parfois en russe, parfois en anglais,
parfois dans les deux au cours de la même minute. Sa mère suit
les démarches administratives de près et lui rappelle qu’être
autonome ne signifie pas attendre qu’une situation devienne
catastrophique avant de demander de l’aide. Kira prétend avoir
compris. Le rappel revient tout de même régulièrement.
Quelques mois après son arrivée, Kira est approchée par le FSB.
Le contact ne ressemble pas à une scène de film. Une femme lui
donne rendez-vous dans un café, lui montre brièvement une carte
officielle et commence par réciter des informations qui ne
devraient pas se trouver réunies au même endroit. Elle connaît le
renvoi de Souvorov, la situation professionnelle de ses parents,
sa double nationalité et jusqu’aux établissements auxquels elle
pourrait prétendre après le lycée. Le message est simple. Le
service ne lui demande pas de rentrer en Russie, mais de rester
exactement là où elle se trouve.
Le projet se construit sur plusieurs années. Grâce à son passeport
américain, son niveau scolaire et son aisance dans les deux
langues, Kira pourrait un jour rejoindre une administration, une
entreprise travaillant avec l’État ou un milieu assez proche du
pouvoir pour entendre des choses utiles. Si cette trajectoire ne
se présente jamais, elle pourra au moins observer, écouter et
transmettre ce qui passe à sa portée. Pour le moment, personne ne
lui impose une carrière précise. Son rôle consiste surtout à
construire une vie crédible aux États-Unis, à ne pas attirer
inutilement l’attention et à rester disponible. Le terme employé
est celui "d’agent dormant". Le FSB attend avant tout qu’elle
poursuive ses études et s’installe durablement dans le pays sans
donner l’impression de travailler pour qui que ce soit.
En échange, on lui promet une aide financière régulière, certains
avantages pour ses parents et une place plus confortable pour elle
si elle choisit un jour de revenir vivre en Russie. Ses parents ne
sont pas informés de cet arrangement. Kira n’accepte pas uniquement
pour l’argent. Moscou reste sa ville, le russe sa
première langue et la Russie le pays auquel elle pense appartenir
le plus naturellement. Son passeport américain lui vient de sa
mère, mais il ne suffit pas encore à lui donner le sentiment
d’être américaine. Elle n’est pourtant pas assez naïve pour
confondre son pays avec ceux qui le dirigent. L’injustice subie à
Souvorov lui a appris qu’une institution russe peut mentir aussi
facilement qu’une autre. Elle accepte donc sans ferveur
particulière, consciente d’être utile au service autant que le
service peut l’être à sa famille.
Les tâches qu’elle reçoit restent rares et modestes. Il peut se
passer plusieurs mois sans qu’on lui demande autre chose que de
confirmer que sa situation n’a pas changé. À quelques occasions,
Kira consacre cependant un week-end à une ville proche d’une
installation militaire américaine, avec l’argent et les documents
nécessaires pour ne pas être arrêtée à l’entrée d’un bar. Elle ne
cherche ni plans secrets ni dossiers abandonnés sur une table.
Elle repère plutôt les militaires qui aiment parler de leur
travail, offre une tournée, écoute leurs plaintes et laisse
l’alcool faire le reste. Une date de départ, le surnom d’une unité,
un exercice annoncé, un problème de matériel ou une simple
remarque sur l’ambiance d’une base peut suffire. On lui a
clairement expliqué qu’une information banale devient parfois
utile lorsqu’elle est rapprochée de dizaines d’autres.
Kira prend ces quelques missions au sérieux. Observer les
contradictions, relancer une conversation sans rendre ses
questions suspectes et reconstituer quelque chose à partir de
détails dispersés possède même le côté casse-tête qui lui plaît.
Elle refuse cependant de transformer chaque personne rencontrée
en ennemi. Il lui arrive
d’apprécier sincèrement ceux qu’elle fait parler et de laisser de
côté les confidences purement personnelles qui n’apportent rien à
son rapport. Elle transmet ce qu’elle a appris sans inventer pour
paraître plus efficace. Cette limite ne rend pas son activité
innocente, et elle le sait. Elle lui permet seulement de continuer
sans prétendre que tout ce qu’elle fait est juste.
Au printemps, après plusieurs mois aux États-Unis, elle choisit
d’y poursuivre sa scolarité.
Wellston retient son attention pour son niveau scolaire, son
internat et surtout la variété des capacités qu’on y rencontre.
Elle dépose une demande de transfert ordinaire afin d’y terminer
sa troisième année. Une place se libère au mois de mai et son
dossier scolaire lui permet d’intégrer l’établissement sans
attendre la rentrée suivante. Aucune faveur particulière, aucun
passe-droit. Ses parents acceptent le projet. Ils paieront l’internat
et lui feront parvenir un peu d’argent pour ses besoins courants
et quelques sorties, à condition qu’elle évite de tout dépenser
dès la première semaine.